Citoyenneté numérique : la recherche québécoise s'unit pour prévenir la cyberintimidation chez les jeunes
Dans le cadre du 93e Congrès de l’Acfas tenu à l’Université du Québec à Trois-Rivières, le colloque interdisciplinaire « Les défis de la cyberintimidation chez les jeunes : enjeux sociétaux de la cyberviolence » a réuni des chercheurs, d’experts et de praticiens.
Organisé par Printemps numérique, ce colloque a mis en lumière des initiatives concrètes. Parmi celles-ci figure le lancement d’un outil de référence : le Référentiel de compétences de prévention de la cyberintimidation chez les jeunes, conçu pour guider les milieux éducatifs et communautaires face aux mutations rapides des espaces virtuels.
Un cadre théorique solide pour un savoir-agir complexe
Pour faire face à l’intensification des usages numériques des adolescents, le Printemps numérique, en collaboration avec le ministère de la Famille, a initié une démarche de mobilisation des connaissances. Sous la direction de la chercheuse Amina Yagoubi (TÉLUQ), ce processus collaboratif de cocréation a réuni des experts des milieux éducatifs, universitaires, communautaires et privés.
Il a mené à l’élaboration du Référentiel de compétences de prévention de la cyberintimidation chez les jeunes (Yagoubi, 2025), structuré selon la méthode DACUM et mobilisant les taxonomies de Bloom (1956) et de Krathwohl et al. (1969). Ce guide de 108 pages aborde les compétences comme un « savoir-agir complexe » (Tardif, 2006). Il s’organise autour de cinq thématiques de la citoyenneté numérique (aspects social, personnel, juridique et sécuritaire, techniques et non techniques) réparties en deux axes (réflexif et pragmatique), quatre dimensions (société, individu, éducation, justice), quatre savoirs et onze grandes familles. L’outil offre une progression logique pour concevoir des formations adaptées aux réalités empiriques.
« Notre objectif est de bâtir un environnement numérique plus sain, plus inclusif et plus sécuritaire pour tous les jeunes du Québec », explique Mehdi Benboubakeur, directeur général du Printemps numérique. « Ce référentiel fournit un langage commun et des repères clairs pour harmoniser et renforcer la cohérence des actions éducatives dans tous les milieux de vie ».
Mesurer l’intimidation par les données réelles de la plateforme EVIO
La prévention efficace repose sur des données probantes. Les chercheurs Laura Iseut Lafrance St-Martin (UQAC), Stéphane Villeneuve (UQAM) et le professionnel Louis-Raphaël Tremblay (Optania) proposent une approche inédite en s’appuyant sur les données de la plateforme numérique EVIO d’Optania. Contrairement aux études classiques fondées sur des données déclaratives, ce projet de partenariat analyse des signalements institutionnels anonymisés.
Grâce à une méthodologie mixte combinant des analyses statistiques quantitatives (moments, lieux, fréquence) et des analyses qualitatives thématiques des descriptions rédigées par les intervenants scolaires, l’outil permet d’identifier des tendances concrètes. Les résultats préliminaires révèlent une nette amélioration du suivi des incidents dans les centres de services scolaires participants, renforçant ainsi la capacité d’intervention des équipes-écoles.
De plus, Stéphane Villeneuve et Laura Iseut Lafrance St-Martin ont mené une analyse exploratoire croisant ces signalements avec des indicateurs socio-économiques publics. Cette démarche permet d’analyser scientifiquement les dynamiques de la violence scolaire selon les cycles d’études (primaire et secondaire) et d’explorer les écarts de prévalence entre les établissements afin d’ajuster équitablement l’allocation des ressources de soutien.
L’hybridité de la violence et l’angle mort parental
La frontière entre l’intimidation physique et virtuelle tend à disparaître. Une analyse qualitative approfondie menée par Dario Francesco Bonomo, Alexandre Kotowicz et Valentin Noblet-D’agostino (UQAC) sur 20 cas complexes de cyberintimidation — extraits à l’aide d’un script Python personnalisé d’une base de 9 922 événements scolaires — démontre que plus de la moitié des situations sont hybrides.
L’intimidation se déploie simultanément dans les corridors physiques et sur des plateformes comme Snapchat. Cette réalité hybride exige de dépasser la dichotomie traditionnelle entre espaces physiques et numériques lors des interventions. L’étude pointe également un écart important de perception : alors que les élèves signalent autant l’intimidation générale que la violence sexuelle, les parents ne signalent pratiquement que cette dernière, révélant une méconnaissance évidente des autres formes de cyberviolence.
Approches cliniques et ludiques : l’art-thérapie et l’analyse de la toxicité
Pour accompagner les jeunes affectés — dont plus de 50 % rapportent une détresse psychologique et une baisse d’estime de soi, en particulier chez les populations vulnérables (LGBTQIA+, Premières Nations, adaptation scolaire) —, Florence Brisson-Dyens (UQAT) explore le potentiel de l’art-thérapie en contexte clinique. Cette approche sensible et intersectionnelle offre un espace d’expression non verbal propice à la résilience et à la réappropriation positive de l’image de soi.
Parallèlement, la lutte s’étend aux espaces de divertissement. Laura Iseut Lafrance St-Martin (UQAC) et Maude Bonenfant (UQAM) ont présenté les conclusions de plus d’une décennie de recherche sur la toxicité dans les jeux vidéo, qui feront l’objet d’une monographie en septembre 2026. L’exposition à des comportements toxiques y est documentée par des statistiques. Ces données confirment que la toxicité n’est pas un comportement marginal, mais un phénomène culturellement ancré, incitant les studios à allouer des ressources pour modifier le design de leurs plateformes.
Du laboratoire à la classe : la recherche design en action
Enfin, pour s’assurer que ces connaissances scientifiques irriguent le terrain, Jérémie Bisaillon (UQAM), Annie Turbide (RECIT) et Stéphane Villeneuve (UQAM) ont mis en œuvre une recherche design en éducation. En étroite collaboration avec des enseignants, ils ont développé des activités d’apprentissage pour le primaire, adaptées aux exigences du nouveau programme Culture et citoyenneté québécoise (CCQ). Cette initiative s’est concrétisée par la création d’une autoformation interactive, assurant le développement professionnel continu des enseignants face aux enjeux de la cyberviolence.
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